L’invité de L’HEBDO : Benoît Biteau

Publié le 28 décembre 2016 | Actualité | L'invité de L'HEBDO

Benoît Biteau se revendique paysan grâce à ses techniques de coopération avec la nature

Benoît Biteau se revendique paysan grâce à ses techniques de coopération avec la nature

Dans sa ferme de Berthegille, à Sablonceaux, Benoît Biteau refuse de parler d’exploitation. Pour lui, l’agriculture doit marcher main dans la main avec la nature.

C’est l’histoire d’une vie vouée à l’agriculture et à l’agronomie. Après vingt ans de travail dans le milieu agricole conventionnel, Benoît Biteau a décidé de changer de vie et de porter un modèle alternatif, en expérimentant de nouvelles techniques.

Comment êtes-vous tombé dans l’agriculture ?
Je suis un pur produit de la formation agricole. J’ai commencé par un bac agricole, ensuite j’ai fait deux BTS, d’abord semences parce que je suis passionné de génétique, et ensuite un BTS gestion et maîtrise de l’eau. Puis je suis entré dans la vie active, j’étais directeur d’un bureau d’études qui commercialisait de l’irrigation et du drainage. Ensuite je suis entré dans le monde de la coopération agricole, au moment où il y a eu la mutation de la PAC, pour veiller à son évolution et accompagner les agriculteurs dans cette transition. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de reprendre mes études, j’ai donc passé un concours pour intégrer l’école d’ingénieurs des techniques agricoles de Bordeaux, où j’ai fait le choix des productions animales, et j’ai complété mes compétences en génétique.

Qu’est-ce qui vous a conduit vers un modèle bio ?
Je suis retourné dans la coopération agricole, où j’étais directeur adjoint d’une grosse coopérative en sud-Charente. C’est là que je me suis dit que ces boulots n’étaient qu’alimentaires et qu’encadrer une équipe de 25 techniciens, qui étaient plus des prescripteurs de pesticides, de semences et d’engrais de synthèses, heurtait de plus en plus mes convictions.

Qu’avez-vous entrepris pour vous en rapprocher ?
J’ai cherché à me reconvertir et j’ai passé plusieurs concours dans la fonction publique. J’ai été reçu au plus difficile, celui de conservateur du patrimoine, en 1999. J’ai travaillé de 1999 à 2006 dans le Marais Poitevin, et en tant que directeur adjoint du parc, où j’ai créé un conservatoire régional des races locales et anciennes. J’ai aussi été en charge de l’élaboration du projet de territoire qui siégeait à la relabellisation du Marais Poitevin en tant que Parc naturel régional, label qui a été obtenu en 2014. J’avais l’impression d’être allé au bout de quelque chose, alors j’ai fait le choix de changer de vie. Je suis devenu agriculteur quand notre père a pris sa retraite à 70 ans.

Pourquoi ce modèle en particulier ?
Mon projet s’appuie sur deux principes fondamentaux. Le premier est un principe citoyen, c’est-à-dire que l’agriculture est une activité économique qui perçoit énormément d’argent public. Je considère qu’on est engagé dans un contrat moral avec la société. Je me refuse donc à développer un modèle agricole qui soit en opposition avec les attentes sociétales, citoyennes, et donc un modèle agricole qui continue de dégrader voire de dévaster, piétiner les équilibres, les ressources et l’eau en particulier, les biodiversités, le climat et la santé.

Et quel est votre deuxième principe ?
C’est que 70 % de l’espace est occupé par l’agriculture en France, en Europe, et dans le monde. Quand on a une activité qui a autant d’impact sur son territoire, elle doit intégrer l’environnement économique, l’environnement social et l’environnement écologique, qui sont les trois piliers du développement durable. Je me refuse à développer un modèle agricole qui puisse négativement impacter une activité économique qui s’appelle l’huître de Marennes-Oléron, par exemple.

Qu’est-ce qui vous fait dire « j’ai fait le bon choix » ?
J’ai la certitude d’avoir fait le bon choix parce qu’en termes de productivité, les résultats sont très satisfaisants. Si on compare la productivité d’un blé conduit en mode conventionnel, où on utilise de la génétique proposée par des semenciers, de l’azote de synthèse et des pesticides, on va avoir des niveaux de productivité qui sont relativement élevés dans la production de blé. Dans la logique qui est la mienne, on va atteindre des productivités en blé qui sont moins élevées, mais je le récolte avec une autre production, ce qui fait qu’on est sur des niveaux de productivité qui sont tout à fait satisfaisants, qui peuvent rivaliser avec la productivité éclair d’un agriculteur conventionnel.

Pourquoi ce modèle-là ne se diffuse pas plus ?
Parce que les gens qui vendent des semences n’ont pas intérêt à ce que les agriculteurs se réapproprient leur autonomie génétique. Les gens qui vendent des engrais n’ont pas intérêt à ce que les gens comme moi trouvent des solutions dans ce que j’appelle moi du biomimétisme, c’est-à-dire que j’observe les modèles comme le modèle forestier qui est parfaitement en équilibre, qui fonctionne sans l’intervention de l’homme. Ces gens sont dans des intérêts individuels au détriment de l’intérêt général. Ils continuent de faire croire qu’on ne peut pas s’affranchir de ce modèle agricole là, si on veut nourrir tous les habitants de la planète.

Quelles sont les limites du modèle agricole conventionnel ?
Ce modèle dominant est extrêmement dépendant du pétrole. Or en 2050 tous les spécialistes nous disent qu’il n’y aura plus de pétrole pour faire ça. Moi je suis dans un modèle qui s’inscrit dans une logique d’après-pétrole, c’est-à-dire que j’en utilise un peu, pour le carburant de mes tracteurs, mais pas beaucoup. Avec l’électricité, ce sont des autonomies que je n’ai pas réussi à gagner encore.

Que pensez-vous de la crise agricole ?
Pour moi, c’est une crise du modèle. Ne comptez pas sur moi pour dire qu’il ne faut pas continuer de réclamer des prix justes pour les produits agricoles, des prix plus élevés pour les producteurs, ce n’est pas ça mon sujet. Mais on peut aussi se poser la question de ce qu’on peut faire progresser pour que le modèle soit rentable et qu’on sorte de cette crise. C’est une opportunité pour interpeller les agriculteurs et leur dire « mais vous pouvez faire autrement, et vous pouvez sortir de cette crise en revisitant votre façon de produire ». Il faut retrouver les vertus d’une agronomie qui permet de mobiliser des ressources parfaitement gratuites et parfaitement inépuisables, que sont la lumière, le carbone, l’azote atmosphérique, la vie des sols… On a plein de ressources, il faut coopérer avec la vie plutôt que de s’acharner à vouloir la mettre au pas. C’est ça la solution.