L’invitée de L’HEBDO pour Octobre Rose : Charlotte Augereau

Publié le 14 octobre 2016 | Actualité | L'invité de L'HEBDO

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Atteinte d’un cancer du sein à l’âge de 22 ans, aujourd’hui Charlotte Augereau dit clairement qu’elle est une « survivante ».

Le 21 juin 1983, la vie de Charlotte Augereau bascule alors qu’elle n’a que 22 ans : les médecins lui annoncent qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Opération, dépression, reconstruction mammaire… Charlotte, nous raconte aujourd’hui son parcours.

Comment vous êtes-vous aperçue que quelque chose clochait dans votre corps ?
J’avais une grosseur sur le sein et la gynécologue qui me suivait à l’époque parlait d’un kyste. Je passais de la pommade mais il grossissait. Puis, un jour j’en ai parlé à mon médecin traitant qui m’a dit que ça ne pouvait pas être un kyste. Et il m’a orienté vers un autre gynécologue. Lui, m’a tout de suite dit qu’il allait faire une ponction pour voir ce qui se passait, mais il me disait que vu mon âge ça ne pouvait pas être cancéreux. Mais ça l’était.

Vous étiez très jeune. Comment les médecins l’ont-ils expliqué à l’époque ?
Ils ne l’ont pas expliqué. Longtemps après, il y a eu des mots de posés. Les hormones que j’ai avalées pendant 2 ans pour des kystes qui n’en étaient pas n’ont rien arrangé. J’avais quand même un œuf de poule sur le sein. Mais le jour ou je me suis fait opérer à Bordeaux, le chirurgien m’a dit « on vous opère mais vous allez vous réveiller avec votre sein parce qu’on n’y croit pas ». Vous êtes opérée et quand vous vous réveillez, la première chose que vous faites c’est que vous touchez. Et là, vous vous dîtes, « je suis mutilée, c’est bien un cancer ».

Comment gère-t-on ça à 22 ans ?
On perd une partie de sa féminité, alors que normalement on éclate de féminité. J’ai fait une dépression et j’ai été hospitalisée très longtemps. Mais heureusement que j’avais du caractère et que je croquais dans la vie. Malgré cette agression sur mon corps, je me suis dit « la femme que je suis doit continuer à exister ». Au bout d’une dizaine de jours, j’ai demandé qu’une coiffeuse et une esthéticienne viennent dans ma chambre prendre soin de moi, ça ne se faisait pas à l’époque. Comme ça, moi aussi je prenais soin de moi. C’était important.

Et après, il y a eu la chimio ?
C’était terrible. Je sentais les produits entrer un à un en moi. Après, je vomissais pendant 36 heures. ça a duré plus de six mois, car à des moments je n’avais plus suffisamment de plaquettes ou de globules rouges. Il fallait faire une pause. J’allais faire mes chimios à Poitiers et à un moment c’était trop dur, j’ai voulu arrêter. Et il y avait une petite fille, qui devait avoir 5-6 ans. Elle avait une leucémie. J’étais dans la salle de chimio et je pleurais en disant « j’arrête, j’arrête ! » Elle est venue me tenir la main, et m’a dit : « Tu sais, Madame. Il faut faire les traitements parce que c’est comme ça qu’on guérit ». Je ne sais pas ce qu’elle est devenue mais j’y penserai toute ma vie.

Comment une jeune fille de 22 ans, construit-elle son parcours amoureux après avoir vécu ça ?
C’était très dur. Le garçon avec qui j’étais à l’époque m’a lâché quand il a su que j’avais un cancer. Et après, il a fallu du temps. Tant que je n’étais pas reconstruite, il était hors de question de mettre un homme dans ma vie. La reconstruction mammaire a commencé un an après. Elle s’est faite en plusieurs étapes. C’était une priorité pour moi et les médecins m’ont entendue.

Comment avez-vous réagi après la reconstruction mammaire ?
Quand ils ont enlevé les bandages et que j’ai vu, j’ai dit « c’est horrible, il faut tout enlever ! » J’étais suivie par une psychologue qui m’a expliqué que j’avais accepté ce corps mutilé. Et revoir quelque chose qui était mis sur mon corps, mais qui n’était pas mon sein, c’était à nouveau un traumatisme. Il a fallu du temps pour que je l’accepte. C’était une nouvelle poitrine qui n’était pas naturelle. Mais pour moi, à mon âge, c’était important qu’ils me reconstruisent.

Cette reconstruction mammaire n’a pas été définitive ?
Le problème c’est que j’ai eu une reconstruction lombo-dorsale. C’est-à-dire qu’on prend un muscle du dos qu’on ramène devant pour englober la prothèse. Et chez moi, ce muscle bouge. Quand je force avec mon bras droit, je contracte ma prothèse. Quand je force trop, ma prothèse bouge et change de place. J’ai eu 5 reconstructions, dont la dernière, en 2010, parce que j’avais une mauvaise prothèse, une PIP*, donc il a fallu la changer en urgence. Je l’ai gardée 3 ans, mais je n’ai pas eu de séquelles.

Est-ce que cette reconstruction mammaire vous a permis de vivre votre vie de femme ?
Je pense que même sans, j’aurai eu une vie de femme. Mais cela a facilité mon regard et le regard des autres. C’est clair.

Parlez-vous simplement de ce cancer du sein ?
Quand le verdict est tombé, il était clair pour moi, qu’il fallait qu’on m’accepte comme j’étais. Pour que j’arrive à me battre, il fallait que tout le monde se batte avec moi. Il ne fallait pas qu’on me prenne en pitié. Je voulais qu’on me regarde naturellement. En fait, j’ai toujours dit très facilement que j’avais un cancer. Et on m’a toujours aidée. Aujourd’hui, j’ai ma grande sœur qui a un cancer du sein. Et je lui ai dit, « on va se battre ensemble ». J’ai fait des tests pour ma fille. Il n’y a rien de génétique. Mais il est évident qu’il existe un terrain propice.

Votre vie aurait-elle été différente sans cette épreuve ?
C’est évident. Je suis quelqu’un qui va de l’avant. Qui a un regard positif. Face à tout ce qui se passe, je me dis qu’il y a quelque chose de positif à en tirer. Au point que j’en bassine mes proches ! Mais c’est ce qui fait que je suis là aujourd’hui. Je suis vue comme une battante.

Et, vous, vous voyez-vous comme une battante ?
Oui, je suis une battante !

Comme une survivante ?
Oui, je suis une survivante. je fête dignement tous mes anniversaires. Et à chaque fois, je me dis que ça aurait pu s’arrêter en 1983. C’est une victoire. Et ma plus belle victoire, c’est la naissance de ma fille. J’ai dû arrêter mon traitement hormonal pour tomber enceinte. Il y avait un risque, mais j’étais prête, j’avais dix ans de travail sur moi. Et le père de ma fille était prêt aussi.

C’est un beau parcours de vie.
Et ça va durer ! Mais je suis très vigilante. Je passe un bilan sanguin tous les ans, une mammographie quasiment tous les ans. Le traumatisme est là, et au moindre petit détail, la mémoire traumatique se met en marche et je tombe rapidement dans l’inquiétude.

Propos recueillis par Carine Fernandez

*  Les prothèses mammaires PIP se sont révélées défectueuses à cause de la présence d’un gel artisanal qui remplaçait le silicone habituel. En 2010, un scandale sanitaire éclate. En 2013, Jean-Claude Mas, le responsable, est condamné à 4 ans d’emprisonnement ferme.



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